Jean Lapierre ne parlait pas de politique : il la racontait. Il la transformait en paysage, en bête sauvage, en scène de cuisine, en proverbe de grand-mère. Avec lui, un sondage n’était jamais un simple chiffre : c’était « un pot de miel qui ramenait même les vieux bourdons ». Une commission d’enquête sans pouvoir devenait « un castor pas de dent ». Et un politicien sans saveur, eh bien, « c’était du tofu dans une salade ».
On l’écoutait parce qu’il voyait ce que personne ne voyait, et surtout parce qu’il trouvait les mots que personne n’aurait osé inventer. Quand il disait qu’un parti était « cassé comme un crucifix plumé », on comprenait pas besoin de graphique et de tableau.
Il avait aussi ce don rare de ramener la sagesse du quotidien dans les débats les plus sérieux. « Ça va empironner avant de s’emmieuter », lançait-il avec la voix de sa grand-mère, comme si l’économie mondiale se résumait à la météo des Îles. Et quand un chef politique semblait flotter entre deux positions, il le décrivait comme « un corps flottant dans la cornée : tu le vois, mais tu sais pas trop ce que c’est ». C’était humain. C’était drôle. C’était vrai naturellement, sans forcer, avec cette chaleur qui donnait envie de s’asseoir à côté de lui pour écouter encore une histoire.
Aujourd’hui, ses expressions nous reviennent comme des éclats de lumière. Elles nous rappellent qu’on peut parler de choses sérieuses sans se prendre au sérieux. Qu’on peut analyser sans assommer. Qu’on peut rire sans blesser.
Et surtout, elles nous rappellent qu’un pays, ça se raconte. Et que Jean, lui, savait raconter comme personne.
Il y a dix ans, on a perdu une personnalité hors du commun.
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